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11 juillet 2011 1 11 /07 /juillet /2011 17:09

Voici un des coups de coeur d'une très grande lectrice de notre entourage.

 

del amoDes cendres cristallines

 

Le Sel de Jean-Baptiste Del Amo pourrait relever de ces romans polyphoniques,  curieusement chers à l’époque, qui, par l’entrecroisement des voix, reconstituent le récit d’une famille.  

 

Successivement, Louise et ses enfants nous livrent les fragments de leur passé alors qu’ils s’apprêtent à se retrouver à l’occasion d’un dîner.    

Tandis que Louise s’affaire dans sa demeure sétoise, nous suivons Albin, Fanny et Jonas sur le trajet qui les conduit à la maison maternelle. Le long des canaux, leurs pensées glissent au fil de l’eau, remontent le cours d’une mer aux reflets moirés, et tôt ou tard, arrive l’instant fatal où surgit des flots la dépouille du père disparu.

De ce marin endurci, chacun conserve ses propres images, souvent féroces et violentes  parfois mythiques ou misérables, comme pour nous rappeler que s’il y a légalement autant   de pères qu’il y a d’enfants, chacun d’eux, au fond de lui, a plus d’un père à son tour.

Louise, Albin, Fanny, Jonas vont donc donner leur point de vue sur l’histoire qui les lie,   réécrivant les scènes les plus canoniques comme autant de petites uchronies du panthéon familial. Les voix se détachent, parfois s’effacent, laissant place à un récit unique où  bruissent encore leurs timbres dissonants.

Dés le début, la perspective de se retrouver autour de la table commune ouvre dans la fratrie « un glissement insidieux du quotidien, l’infiltration du passé » ; « ainsi, pensaient-ils au jour du dîner, comme à travers un tunnel, une faille dans le temps qui les eût poussées à se ressouvenir ». 

Et le rituel du repas déclenche le retour immédiat du refoulé.  

Albin annonce alors sa séparation avec sa femme, Jonas affirme son homosexualité, Fanny sa rivalité avec sa mère.  

 

L’histoire, qui se concentre sur une journée, « vingt-quatre heures de la vie » d’une famille, se déroule dans ce port du midi ouvert sur la mer comme sur une scène, où dès les  premières lueurs de l’aube le drame couve.

Proche de la chronique par l’envahissement du quotidien, notamment celui de la préparation du repas chez Louise, le roman est également construit comme un puzzle, chaque  îlot de ces vies nous éclairant partiellement et nous permettant le dévoilement de l’histoire.

 

Au-delà des péripéties, le lecteur pénètre plus profondément le « roman familial » (au sens psychanalytique du terme), devine comment d’une constellation initiale, celle du couple Louise/Armand, se construit la posture de chacun, se perpétue le jeu factice des  identifications : celle d'Albin à l’idéal paternel, Albin, coulé, bétonné à l’identique, celle détournée chez Jonas, englouti par sa propre légende, l’ambivalence de Fanny, comment finalement chaque être façonne sa sexuation à partir de l’infime, de l’entrevu, dans l’entrebâillement sournois du quotidien, en témoigne cette scène, décisive pour la suite, où  Louise, sur la plage, vacille aux avances d’un inconnu, sous le regard en apparence distrait de ses enfants.  

 

Fulgurance du sexe.  

 

Des années après, le fantasme conduit les corps automates loin de la plage, les fait     s’égarer sur les sentiers des dunes, près des pins où les culs s’empoignent en silence.

Enfin, par une étrange prescience, le romancier nous permet d’éprouver presque  physiquement comment le sujet répète les béances de l’histoire.

Albin le découvre trop tard, surprenant la terreur que ses fils nourrissent à son encontre en dépit d’une éducation résolument contraire à celle qu’il a reçue.     

Et de son côté, comment Fanny pourrait-elle admettre que la mort de sa fille « réalise »,   ironie vengeresse, la peur d’une semblable perte chez Louise ?

Peu à peu, le récit va remonter la chaîne générationnelle, l'obscur labyrinthe des âmes,   jusqu’à approcher de ce point dont le père, Armand, racontait que sur les montagnes de sel érigées au siècle précédent il aveuglait de blancheur les passants incapables d’en soutenir le  regard.

 

Oui, c’est sans doute ainsi que je m’étais imaginée présenter ce livre, brusquement   déconcertée au moment de passer à l’acte, me disant que non, décidément, Le sel n’était rien de tout ça, qu’un tel récit ne saurait se réduire aux péripéties d’une histoire, à une galerie de personnages dont essentiellement nous touchent les perceptions à fleur de conscience,   déroutée mais incapable toutefois de restituer ce qui me restait à cet instant, rien de plus peut-être que le tempo de variations sur le désir, le sexe et la mort, des rêveries flottantes, des «îles de lumière» comme le dit Virgina Woolf, ou encore le souvenir de ces phrases au milieu desquelles, le mot dégringolant toujours quand on ne l’attend pas, je demeurais soufflée, migrant dans cette langue écartelée et belle, rêvant à ce jour lointain où, le titre prononcé au   hasard d’une conversation, me reviendrait comme un écho de pur éclat, des cendres cristallines.            

 

-> Le sel, Jean-Baptiste Del Amo, Gallimard, 19.50€

             

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Published by Magali Dellaporta - dans Littérature
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commentaires

Les libraires du Parc 17/07/2011 18:36


ça veut dire quoi "sexuation" ?


Les libraires du Parc 17/07/2011 18:55



C'est le terme utilisé par les psychanalystes pour signifier comment les deux sexes se différentient et se reconnaissent mutuellement.



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