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26 juillet 2011 2 26 /07 /juillet /2011 09:00

Un texte signé Guy Goffette, et c'est un des coups de coeur d'une de nos ferventes fans, Magali Dellaporta.       

 

elle par bonheurSplendide et nue dans la nuit des mots.

 

Longtemps, la  peinture de Pierre Bonnard me laissa indifférente.    

Dans mon imaginaire, je l’associais à des représentations d’enclos légèrement ocrés, de baies paisibles, d’antres barrés d’un reflet borgne.

Bref, j’avais décidé que la bienheureuse sérénité de ces scènes m’ennuyait.   

Durant cette période, surtout avide de littérature, je me mis en quête d’un poète  contemporain susceptible de se confronter à son être de papier, un « co-vivant » dont je pourrais évaluer la photogénie littéraire. 



On m’indiqua un écrivain dont la globalité de l’œuvre méritait l’appellatif de  poétique. Le grelot de son nom régala mes oreilles enfantines. Prénom et patronyme s’entrechoquaient dans un tintement des plus drôlatiques. Ainsi je découvris Guy Goffette et débutai son livre consacré à Pierre Bonnard, peintre d’un rendez-vous manqué.          

 

La couverture reproduisait un détail de «  L’eau de Cologne » ou « Nu en contre jour ». Le récit proprement dit, la  biographie du peintre, était précédé de quatre pages  en italique.

Là, dans l’oblique reflet de ces lettres, la lumière m’illumina, mon esprit embrumé se  décilla.    

Dès la première page, par le truchement du narrateur qui s’était introduit dans un musée obscur, j’avançais, mon œil glissait sur le tremblant bougé des lettres, je lisais sous le toit pentu des lignes qui se couchaient comme les épis dans un champ de  blé.             

Une femme était apparue.             

Elle avait surgi devant lui. Ils se tenaient face à face.  

  

Témoin de la fulgurante rencontre, je buvais ses paroles, et lui, feignant de  m’ignorer, de s’adresser à l’autre, et à un autre à travers elle, hurlait son amour, il  découvrait sa bien-aimée, dans une ardente incantation, un brûlant et délirant blason, il la célébrait, il me guidait, me menait par le bout des yeux et nous perpétuions à travers le babil du lettrage et du temps le magique rituel de la lecture, le jeu de la fiction s’était subrepticement mis en route, le pacte qui nous liait, je le concède, plus pulsionnel que contractuel.        

Marthe était  nue.

Debout sur la toile. Fièrement cambrée, elle s’aspergeait de parfum  bleu dans un antre barré d’un reflet borgne. Enfin, je la voyais.    

 

Dans un éclair foudroyant, je la voyais, nous la voyions, unis tous deux  par la force de l’après-coup, vous, revisitant son corps dans l’ivresse de l’écriture, surlignant d’un noir d’encre ses courbes sur « le vide papier que la  blancheur défend », moi, dont l’œil par instants se détachait de l’or du texte, la contemplant sur la couverture, vous imaginant la contemplant, la parant également de mes fantasmes, réecrivant   des milliers de tableaux, de fausses toiles, échangeant ainsi nos petites ekphrasis, la tension de votre regard aiguisant le mien par un réflexe mimétique, j’avais épousé la prosodie de votre vision, j’ignorais qui regardait, et le temps s’étant   décidément aboli, là-haut, Pierre, rival ou fol amant, maintenait Marthe sur le point exact du contre-jour.           

Le buste impertinent, la courbure impétueuse du dos, la « croupe frémissante », le captif reflet de « cette Eve en ballerines noires » sur le miroir éclaboussé, la vasque à ses côtés « comme l’hommage d’un roi », j’ai tout vu. Senti le bleu Cologne qui, lorsque nous étions enfants, marquait la touche finale sur la toile un peu pâlotte de nos corps.  

Monsieur Goffette, pardonnez-moi, Marthe alors n’était plus à vous. Ni à son Pierre. Ni à personne.       

Elle était là.     

Hors de tout.  

Splendide et nue dans la nuit des mots.       

Le livre replié, le jaune de l’antre s’était enflammé, des pétales paillés butinaient le   voile de mousseline d’où la lumière jaillissait. L’or essaimait aux quatre coins de la toile, là où je ne l’avais jamais vu,  « moi, qui avais des yeux pour ne pas voir ». 

Oui, vous aviez enluminé Bonnard.             

 

Les jours suivants, j’ai dû courir les musées, feuilleter les ouvrages d’art, recherchant tel tableau que mentionnait le livre, suivant les traces de Marthe, celles de  Pierre, dont elle fut l’épouse, la muse et le modèle.  Pourtant avec le recul,  étrangement je ne saurais dire si j’aime réellement Bonnard, simplement persuadée que Marthe, par la grâce d’une préface, demeurera dans ma vie « Elle, par bonheur et toujours nue ».    

 

 -> Elle, par bonheur, et toujours nue, Guy Goffette, Folio, 5.70€

 

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Published by Magali Dellaporta - dans Littérature
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commentaires

Cécile 27/07/2011 11:33


Quelle bonne surprise de lire un coup de coeur sur ce livre qui a été un vrai petit bonheur à lire pour moi aussi! Une immersion dans une oeuvre qui se fait avec la délicatesse d'un coup de
pinceau.


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