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20 janvier 2015 2 20 /01 /janvier /2015 10:00

Pas pleurer - Lydie SalvayrePourquoi pleurer quand, au milieu d'événements aussi terribles que la guerre d'Espagne, on a le bonheur de connaître une parenthèse enchantée de liberté, sans souci des conséquences ? Pourquoi pleurer quand, face aux exactions des franquistes, il faut d'abord s'indigner et prendre le monde à témoin ? Ce sont ces deux positions que Lydie Salvayre raconte dans son dernier roman : celle de Montse, sa mère, qui connaîtra l'effervescence de l'émancipation et de l'amour ; celle de Bernanos, l'écrivain de droite bouleversé par les horreurs qu'il a vues à Majorque.

Mais Pas pleurer est avant tout un livre sur sa mère et les pages consacrées à Bernanos, quand elles ne tombent pas un peu à plat, sont surtout là pour mettre ce récit (auto)biographique en perspective. Montse a quinze ans quand la guerre éclate et c'est par son frère Josep qu'elle connaîtra les aspirations libertaires de l'époque et qu'elle ira "à la ville", où la fleur de sa jeunesse s'épanouira.

Pour raconter la vie de sa mère, Lydie Salvayre se met en scène en train de la questionner sur cette période soixante quinze ans après. Ce portrait rétrospectif et le rapport à la mémoire et à la langue qui en découlent sont très émouvants. Car Montse est venue s'installer en France au début de la deuxième guerre mondiale mais des années qui ont suivi et de sa langue d'adoption, peu de choses ont survécu au passage de la vieillesse et aux ruses de la mémoire. Seul cet été 36 est resté intact dans sa mémoire et elle le raconte à sa fille dans un sabir franco-espagnol assez réjouissant. D'autant qu'avec l'âge, les bonnes manières qui l'empêchaient de proférer le moindre gros mot se sont amenuisées...

Un récit touchant sur la mémoire, la filiation et les paradoxes de l'Histoire.

 

-> Pas pleurer, Lydie Salvayre, Seuil, 18,50€.

-> Site de l'éditeur.

 

Un extrait d'un des plus beaux passages du livre, racontant la rencontre de Montse avec un Français de passage. On y retrouve la poésie, la pudeur et l'humour de Lydie Salvayre :

Montse l'aima dès la première seconde, entièrement, et pour toujours (pour les ignorants, cela s'appelle l'amour).
Ils décidèrent d'aller au cinéma dont l'entrée était gratuite depuis que les libertaires s'étaient emparés de la ville. Et à peine installés, ils se jetèrent l'un sur l'autre et échangèrent dans le noir un baiser impétueux qui allait durer pas moins d'une heure et demie. C'était le premier baiser de Montse qui fit ainsi une entrée grandiose sur le terrain des voluptés, devant l'écran où s'affichaient d'autres baisers, bien plus professionnels sans doute, mais autrement parcimonieux.
Et comme rien, depuis juillet, ne se faisait selon les règles antérieures, et comme la morale s'était mise aux ordres du désir, et comme nul ne s'encombrait plus des anciennes contraintes, et comme tous ou presque les envoyaient valser sans l'ombre d'un remords (mais néanmoins un peu d'inquiétude), Montse, après le baiser d'une heure et demie qui était d'une douceur à mourir, accepta sans une hésitation d'accompagner le Français dans sa chambre d'hôtel. et elle n'eut ni le temps ni l'esprit de se demander si les dessous qu'elle portait étaient de circonstance (grande culotte en coton parfaitement anaphrodisiaque et chemisette assortie), qu'ils s'effondraient sur le lit, se respiraient, se caressaient, s'emmêlaient passionnément, et se faisaient l'amour dans une émotion et une impatience qui les faisaient trembler, j'abrège.
Ils retombèrent sur le côté, haletants, en sueur. Se regardèrent comme s'ils se découvraient. Restèrent un moment silencieux. Puis Montse demanda au Français à quelle heure il devait partir. Le Français caressa, d'une main pensive, le contour de son visage et lui dit quelques mots qu'elle ne comprit pas. Il avait une voix tremblée, frissonnante, inolvidable (me dit ma mère). Elle le fit répéter. Il lui redit des mots qu'elle ne comprit pas, ou plutôt qu'elle comprit mais autrement que par leur sens (pour les ignorants, cela s'appelle la poésie).

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Published by Vincent Defernez
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