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27 décembre 2014 6 27 /12 /décembre /2014 10:00

Chronique d'hiver (Babel) Paul AusterSe réveille-t-on vieux ? Ou bien est-ce un cheminement progressif qui nous fait dire un beau matin, devant la glace : "je suis un vieux" ? Pour Paul Auster, il lui aura fallu atteindre ses 64 ans pour se rendre compte que son corps se couvrait des neiges de la vieillesse, et pour en faire un livre. Voilà pourquoi il délaisse les artifices de la fiction et jette un regard autobiographique sur les aventures de son corps durant ces années, comme s'il tentait de dresser la liste des cicatrices - visibles ou non - que la vie lui aura laissées.

Il délaisse les artifices de la fiction, mais pas tant que ça puisque pour mettre son sujet à distance - lui-même -, il utilise le tutoiement tout au long des paragraphes qui tissent ce texte. Ni exhaustif ni chronologique, ce dialogue schizophrénique lui permet de capter des bribes de sa vie et d'en restituer leur force. Si Daniel Pennac avait tenu le Journal d'un corps, faisant le compte de tout ce qu'un corps peut subir et de tout ce dont il peut jouir durant une vie entière, Paul Auster, lui, s'attache plus aux sentiments que trahit son corps, et à l'environnement qui le conditionne, celui qui l'a accompagné toute sa vie et qui a fait de lui ce qu'il est maintenant.

Chronique d'hiver esquisse donc un portrait éclaté de l'écrivain, comme reflété par les mille et un miroirs que lui tendent sa propre plume, toujours aussi élégante. Les paragraphes se suivent et ne se ressemblent pas, passant de l'émouvant constat de l'absence de larmes lors de la mort de sa mère jusqu'à la liste exhaustive de tous les appartements et maisons qu'il a habités. Des pages poignantes d'émotion sur sa mère, sa femme et ses enfants succèdent à des commentaires incisifs sur des détails de sa vie, notamment lorsqu'il vécut à Paris (à lire absolument : sa rencontre avec une prostituée férue de Baudelaire, et sa description des taxis parisiens). Sont détaillées aussi bien les sensations ressenties lorsqu'enfant, il se mangea un pied de table (et le clou qui en dépassait) en pleine poire, que celles ressenties lorsque lui et sa famille survécurent à un grave accident de la route.

Au-delà de l'écriture de Paul Auster, que ses nombreux romans nous ont appris à apprécier, pour le meilleur et pour le un peu moins bon, la qualité principale qui se dégage de ce livre est la sincérité. Il se décrit tel qu'il est, ou tel qu'il se pense réellement être, ce qui revient sans doute au même : un écrivain à la vie ordinaire mais pleine d'intérêt, ni héros ni martyr, simplement un homme qui écrit pour vivre et qui vit pour écrire.

-> Chronique d'hiver, Paul Auster, traduit par Pierre Furlan, Actes Sud Babel, 7,70€

-> Lien vers le site de l'éditeur.

Un extrait situé vers le début du livre, où l'on perçoit la volonté de sincérité de l'auteur, son intérêt porté aux détails, ainsi que son humour très New-Yorkais :

Les innombrables moments difficiles que tu as connus au cours de ta vie, les moments désespérés où tu as éprouvé un besoin urgent, irrésistible de vider ta vessie alors qu'il n'y avait pas de toilettes à ta disposition - par exemple, quand tu t'es trouvé coincé dans la circulation ou assis dans une rame de métro bloquée entre deux stations et que tu as souffert le martyre pour t'obliger à te retenir. C'est le dilemme universel dont jamais personne ne parle, et pourtant tout un chacun est passé par là une fois ou l'autre, tout un chacun a vécu ces instants, et bien qu'il n'y ait pas d'exemple de souffrance humaine plus comique que celle d'une vessie pleine à éclater, on a tendance à ne pas rire de ce genre d'incident avant d'avoir réussi à se soulager - car, au-delà de trois ans, quel individu souhaiterait mouiller son pantalon en public ? C'est pourquoi tu n'oublieras jamais ces paroles qui furent les dernières reçues par un de tes amis de son père mourant : "Souviens-toi, Charlie, de ne jamais laisser passer une occasion de pisser." C'est ainsi que se transmet, d'une génération à la suivante, la sagesse des siècles.

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Published by Vincent Defernez
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